Je me souviens très clairement du premier film que j’ai vu en entier à la télévision, quand j’étais enfant. C’était Le Rideau déchiré, d’Alfred Hitchcock. Il racontait l’histoire d’un scientifique, le professeur Armstrong (interprété par Paul Newman), qui devait se rendre en Allemagne de l’Est pour dérober une formule dans le cerveau d’un autre scientifique. Jamais, jusqu’à ce jour-là, je n’avais réussi à rester devant le téléviseur pour regarder un film du début à la fin. C’était une autre époque, où l’écran me paraissait terriblement ennuyeux. Jusqu’à ce qu’Hitchcock me happe.

L’impression fut si vive que j’en vins à penser que la télévision était une source incroyable d’expériences, que tous les films qu’on y passait vous clouaient sur le canapé, les yeux écarquillés. Vous imaginez ! Bien entendu, la déception ne tarda pas.

Il est vrai que Le Rideau déchiré, pour beaucoup de cinéphiles, était loin d’être le meilleur film du maître – on l’a qualifié de sac à malices. Pourquoi m’a-t-il tant marqué ? Bien plus tard, je me suis dit qu’Hitchcock pourrait aider les spécialistes du cerveau humain à mieux comprendre son fonctionnement.

La scène où Paul Newman (le physicien Armstrong) se sert d’un four à gaz pour tuer Gromek, l’homme de main chargé par les autorités est-allemandes de le surveiller, est l’une de mes préférées. Et elle devait bien avoir une explication en langage de neurones. Le suspense qui se déclenche lorsque les Allemands découvrent que le professeur Armstrong est un espion avant même que Newman en ait conscience est comme un délicieux frisson, et il procure une sensation presque addictive. Une chose pareille doit forcément laisser une empreinte dans la biochimie de notre cerveau. Vous ne trouvez pas ?

Aujourd’hui, un groupe de scientifiques du City College de New York a trouvé la réponse. Eurêka !

Paul Newman dans le rôle du professeur Armstrong tentant de tuer Gromek (Wolfgang Kieling), qui a découvert qu’il est un espion américain, dans le film Le Rideau déchiré. Avec l’aimable autorisation d’Universal Pictures.
Paul Newman dans le rôle du professeur Armstrong tentant de tuer Gromek (Wolfgang Kieling), qui a découvert qu’il est un espion américain, dans le film Le Rideau déchiré. Avec l’aimable autorisation d’Universal Pictures.

Les scientifiques ont décidé d’étudier vingt personnes équipées de casques à électrodes pendant qu’elles regardaient le court métrage réalisé par Hitchcock pour la télévision, intitulé Bang! You’re Dead, présenté dans l’une de ses célèbres émissions. L’avez-vous vu ? L’intrigue vous dira sûrement quelque chose. Un petit garçon déguisé en cow-boy échange son pistolet en plastique contre celui de son père, qui vient de rentrer d’un voyage en Afrique. Le petit emporte quelques vraies balles dans sa poche et, quand elles tombent, il commence à garnir les chambres du barillet. Arrive un moment où, le barillet entièrement chargé, le prochain coup de feu de l’enfant tournera à la catastrophe.

Le petit vise plusieurs personnes au fil de son jeu, mais sans jamais appuyer complètement sur la détente... jusqu’à ce qu’il rentre à la maison pour jouer avec la femme qui le garde. Le père s’est aperçu de l’échange, et la mère cherche désespérément le petit. Mais les spectateurs, eux, savent bien quelle tragédie est sur le point de se produire... C’est un exercice simple et magnifique de ce génie du cinéma.

Les scientifiques ont établi que, dans les séquences culminantes – celles où l’enfant charge les balles une à une et celles où il vise ses victimes et s’apprête à tirer –, l’activité neuroélectrique du cerveau était maximale. Ils ont même mis en correspondance les pics d’activité avec le montage d’Hitchcock, au point que l’on pouvait déduire de l’électroencéphalogramme (EEG) de chaque volontaire quelle scène il était en train de regarder ! Il ne pouvait en être autrement ! Le maître du suspense est capable de nous montrer comment fonctionne notre cerveau. Je vous propose ici une vidéo qui semble sortie d’un film de science-fiction. Observez les pics de la courbe de l’EEG. Ils sont au plus haut quand le suspense monte.

Vidéo sur YouTube

Vidéo : avec l’aimable autorisation de The City University of New York.

Dans une étude antérieure, à l’aide d’un appareil d’IRM fonctionnelle capable de visualiser le cerveau en pleine activité, des scientifiques de l’université de New York avaient déjà montré que le suspense d’Hitchcock dans ce court métrage activait 65 % du cortex cérébral chez tous les volontaires.

Autrement dit, l’implication du cerveau était la plus forte, et ce dans tous les cas. Des tests similaires ont été menés pendant que les participants regardaient des scènes du film de Sergio Leone Le Bon, la Brute et le Truand (qui a obtenu un taux de réponse de 45 % : pas mal, mais en dessous du réalisateur britannique).

La magnifique scène de la réception dans Les Enchaînés, avec Claude Rains, Cary Grant et Ingrid Bergman. Avec l’aimable autorisation de RKO Radio Pictures.
La magnifique scène de la réception dans Les Enchaînés, avec Claude Rains, Cary Grant et Ingrid Bergman. Avec l’aimable autorisation de RKO Radio Pictures.

Les exemples ne manquent pas, bien sûr. La fameuse scène du meurtre sous la douche au motel Bates dans Psychose ; la façon dont Ingrid Bergman dérobe la clé de la cave à Claude Rains dans Les Enchaînés, tandis que celui-ci lui prend les mains en lui disant « j’ai confiance en toi », ouvrant et embrassant sa main droite, celle-là même où nous croyons qu’elle cache la clé... Et elle est dans l’autre ! Ou encore l’attente tendue pendant laquelle le champagne s’épuise au cours de la réception, et Rains devra descendre à la cave chercher de quoi boire, moment où il découvrira qu’on lui a volé la clé... Quelle est la scène de suspense préférée des lecteurs de Planeta Prohibido ?

(Au passage, en 1961, une bande de mouettes prises de folie se jeta contre les maisons de la baie de Monterey, en Californie. Sibel Bargu, scientifique de l’université de Louisiane, a voulu en connaître la cause et a étudié le contenu stomacal de tortues et de mouettes recueillies cette année-là lors de prospections menées en bateau. Bargu y a trouvé un type d’algue toxique qui affectait le cerveau et les nerfs de ces oiseaux, et elle est convaincue que c’est là la cause de ce comportement suicidaire. Deux ans plus tard, Hitchcock sortait Les Oiseaux, l’un de ses meilleurs films.)

Alfred Hitchcock sur une photo promotionnelle des Oiseaux. Avec l’aimable autorisation d’Universal Pictures.
Alfred Hitchcock sur une photo promotionnelle des Oiseaux. Avec l’aimable autorisation d’Universal Pictures.